Depuis près de vingt ans, Ian Hamel s’est imposé comme l’un des journalistes les plus constants dans la dénonciation de Tariq Ramadan et de son environnement. Livres, articles, enquêtes : le journaliste franco-suisse a accumulé une documentation considérable sur l’islamologue et les réseaux des Frères musulmans.
Cette constance pourrait n’être que le résultat d’une spécialisation journalistique. Mais plusieurs éléments documentés obligent aujourd’hui à regarder son travail sous un autre angle.
Car le nom de Ian Hamel apparaît également dans l’affaire « Abu Dhabi Secrets », vaste enquête internationale consacrée aux opérations d’influence conduites en Europe par la société suisse Alp Services pour le compte des Émirats arabes unis.
Plus embarrassant encore : dans une affaire l’opposant directement à Tariq Ramadan, la justice genevoise l’a condamné en appel pour diffamation après avoir considéré qu’il avait dénaturé le contenu d’un rapport officiel.
Deux dossiers distincts, donc. Mais qui posent une même question : jusqu’où peut aller un journaliste engagé depuis des années contre un homme et un courant politique sans que cette proximité avec son sujet finisse par interroger ses méthodes et son indépendance ?
Vingt ans d’enquête contre Tariq Ramadan
Ian Hamel ne découvre pas Tariq Ramadan avec les accusations de viol apparues publiquement en 2017.
Il travaille sur lui depuis bien plus longtemps.
En 2007, il publie La vérité sur Tariq Ramadan : sa famille, ses réseaux, sa stratégie. En 2020, il poursuit avec Tariq Ramadan : histoire d’une imposture.
Son intérêt pour Ramadan est donc ancien, assumé et particulièrement soutenu.
En 2017, Mediapart rappelait d’ailleurs que plusieurs journalistes avaient été approchés avant l’éclatement public de l’affaire par des femmes affirmant avoir été victimes du comportement de Ramadan. Parmi eux figuraient notamment Ian Hamel et Caroline Fourest. À cette époque, les éléments disponibles étaient jugés insuffisants pour publier certaines accusations en raison notamment de l’anonymat des témoignages et des risques judiciaires.
Source : Mediapart — The Tariq Ramadan scandal: the stories of domination and intimidation.
Cette précision est essentielle : Hamel travaillait donc depuis longtemps sur les accusations et témoignages concernant Ramadan avant que l’affaire judiciaire n’explose publiquement.
Selon des éléments récemment rapportés, Ian Hamel connaissait par ailleurs certaines des plaignantes depuis 2009 ou 2010. Cette date doit toutefois encore être vérifiée à partir de sources suffisamment solides avant d’être présentée comme un fait définitivement établi.
Cela ne démontre évidemment aucune machination. Mais cela établit l’ancienneté et l’intensité de son implication journalistique dans ce dossier.
L’article qui va conduire Ian Hamel devant la justice
Le 26 novembre 2018, Ian Hamel publie dans Le Point un article consacré à un rapport commandé par le Conseil d’État genevois sur la période pendant laquelle Tariq Ramadan enseignait à Genève.
L’article affirme notamment que le rapport officiel confirmerait que Ramadan aurait entretenu des relations sexuelles avec certaines de ses élèves âgées de 15 à 18 ans.
Problème : la formulation présentée au lecteur comme provenant du rapport ne s’y trouve pas sous cette forme.
Tariq Ramadan engage alors une procédure pour calomnie et diffamation.
En novembre 2022, Ian Hamel obtient d’abord gain de cause. Le Tribunal de police de Genève l’acquitte, considérant notamment qu’il avait pu croire de bonne foi à ce qu’il écrivait.
Source : Le Temps — Tariq Ramadan échoue à faire condamner un journaliste.
Mais l’affaire ne s’arrête pas là.
En appel, les magistrats changent complètement d’analyse
Le 30 novembre 2023, la Chambre pénale d’appel et de révision de Genève condamne Ian Hamel pour diffamation.
Et les motivations rapportées par la presse suisse sont particulièrement sévères.
Selon le jugement consulté par Léman Bleu, la cour estime notamment que le journaliste ne pouvait avoir de « raisons sérieuses de croire à ce qu’il écrivait » et qu’un travail consciencieux aurait nécessité de retranscrire fidèlement le rapport.
La juridiction considère également que Ian Hamel a « trompé le lecteur » et qualifie son comportement de « faute professionnelle ».
La Tribune de Genève rapporte une analyse similaire : les magistrats considèrent que le journaliste avait donné l’impression de citer le rapport officiel alors que certaines affirmations ne correspondaient pas aux conclusions de celui-ci.
La cour souligne notamment que l’existence de relations sexuelles entre Ramadan et ses élèves n’était pas établie par le rapport dans les termes employés par Hamel.
Sources : Léman Bleu — Ian Hamel condamné en appel et Tribune de Genève — Un journaliste condamné pour diffamation contre Tariq Ramadan.
Ian Hamel est alors condamné à 90 jours-amende à 40 francs suisses avec sursis.
Selon Léman Bleu, il doit également verser 30 500 francs suisses à Tariq Ramadan au titre de ses frais de défense, ainsi que supporter une partie des frais de procédure.
La calomnie, en revanche, n’est pas retenue.
Il faut également rappeler qu’après cette décision son avocat, Me Nicolas Capt, annonçait envisager un recours devant le Tribunal fédéral. En l’absence ici d’une décision ultérieure authentifiée concernant précisément cette condamnation, nous nous en tenons à l’état judiciaire que nous pouvons documenter.
Cette condamnation mérite d’être distinguée de la procédure pour viol concernant Tariq Ramadan lui-même. Elle ne tranche évidemment pas l’ensemble du dossier Ramadan : elle sanctionne les propos précis attribués à Hamel dans cet article.
Puis surgit l’affaire « Abu Dhabi Secrets »
En juillet 2023, une enquête internationale coordonnée par European Investigative Collaborations et plusieurs médias, dont Mediapart, révèle l’existence d’opérations menées par la société suisse Alp Services.
Selon les documents exploités par les journalistes, cette société travaillait pour le compte des Émirats arabes unis dans une vaste offensive visant notamment les réseaux considérés comme proches des Frères musulmans et du Qatar.
Les méthodes révélées sont particulièrement controversées : fichage de personnes et d’organisations, opérations d’influence et interventions médiatiques.
Mediapart affirme que plus d’un millier d’Européens ont ainsi été fichés, dont plus de 200 Français, parfois abusivement présentés comme proches de la confrérie.
Source : Mediapart — dossier Abu Dhabi Secrets.
Et parmi les journalistes cités apparaît… Ian Hamel.
Ian Hamel présenté comme un « sous-traitant » rémunéré
Le titre choisi par Mediapart ne laisse guère de place à l’ambiguïté sur la thèse défendue par le journal.
Son enquête explique que plusieurs journalistes professionnels apparaissent dans les documents d’Alp Services comme des « sous-traitants » rémunérés par l’agence.
Mediapart cite notamment Louis de Raguenel et Ian Hamel, qui collaborait alors notamment au Point et à Marianne.
L’enquête repose, selon Mediapart, sur des documents internes d’Alp Services obtenus à la suite d’un piratage informatique et analysés dans le cadre du consortium European Investigative Collaborations.
Source : Mediapart — Un pilier d’Europe 1, ex de Valeurs actuelles, dans la main des barbouzes des Émirats.
Il est essentiel juridiquement de préciser que ces affirmations sont celles de l’enquête de Mediapart et de ses partenaires. Elles ne permettent pas de qualifier Ian Hamel d’« agent émirati » ou d’« espion », qualifications que nous n’employons pas.
Ian Hamel a contesté l’interprétation faite de ses relations avec Alp Services. Il a notamment soutenu avoir été défrayé et nié avoir été payé pour orienter ses articles ou avoir été influencé dans son travail journalistique.
C’est une distinction importante.
Mais l’existence même de relations professionnelles avec Alp Services est suffisamment documentée pour avoir dépassé le cadre d’une simple polémique médiatique.
Un enregistrement présenté comme un échange entre Ian Hamel et le patron d’ALP Services a également été publié. Dans cet échange, le dirigeant d’ALP Services aurait clairement indiqué à Ian Hamel que Tariq Ramadan faisait partie des priorités. La portée exacte de cet enregistrement, son authenticité et son contexte doivent naturellement être établis et documentés, mais sa publication renforce les interrogations sur la nature des relations entre le journaliste et la société suisse.
Quand le dossier arrive devant le parquet fédéral suisse
En octobre 2023, Le Temps révèle que le Ministère public de la Confédération suisse examine le dossier.
Tariq Ramadan avait adressé au parquet fédéral une dénonciation évoquant notamment de possibles actes exécutés sans droit pour un État étranger et des faits d’espionnage.
Il citait Alp Services, son dirigeant Mario Brero et Ian Hamel.
Le parquet avait attribué un numéro à la procédure.
Mais Le Temps prenait soin de préciser un élément fondamental : l’existence de cette procédure ne permettait pas de savoir si Ian Hamel était personnellement visé par une enquête pénale.
Il bénéficie donc, évidemment, de la présomption d’innocence.
Source : Le Temps — Le parquet fédéral examine les « barbouzeries » d’un détective genevois avec les Émirats arabes unis.
Une nouvelle plainte de Tariq Ramadan
Un nouvel élément judiciaire est intervenu récemment : Tariq Ramadan a déposé une plainte à l’encontre de Ian Hamel. La nature exacte des faits dénoncés, la date précise du dépôt et les suites données par les autorités compétentes devront être vérifiées à partir de documents judiciaires ou de sources fiables.
Cette plainte ne constitue pas, à elle seule, une preuve de la réalité des faits allégués. Elle montre toutefois que le contentieux entre Tariq Ramadan et le journaliste demeure actif et qu’il ne se limite pas à la condamnation prononcée en 2023.
Une clarification s’impose également sur le prénom : les éléments précédemment évoqués concernent Ian Hamel, tandis que cette nouvelle plainte est présentée comme visant Yann Hamel. Il convient donc de vérifier s’il s’agit bien de la même personne ou d’une homonymie avant d’établir un lien entre les deux dossiers.
Et voilà Ian Hamel cité dans un rapport de l’Assemblée nationale
L’affaire prend une dimension politique supplémentaire en décembre 2025.
Le rapport n°2235 de l’Assemblée nationale, consacré aux liens entre représentants de mouvements politiques et organisations ou réseaux soutenant l’action terroriste ou propageant l’idéologie islamiste, comporte dans ses contributions annexées un passage particulièrement intéressant.
Le document est officiel : il a été enregistré à la présidence de l’Assemblée nationale le 10 décembre 2025.
Dans une contribution contestant l’orientation des travaux de la commission, ses auteurs évoquent les rivalités d’influence entre le Qatar et les Émirats arabes unis.
Puis vient le nom de Ian Hamel.
Le texte reproche à la commission d’avoir auditionné Erwan Seznec, rédacteur en chef du Point, sans s’être également intéressée aux « liens entre le journaliste Ian Hamel, collaborateur du Point, et le cabinet d’influence suisse Alp Services travaillant pour le compte des Émirats arabes unis ».
Les auteurs renvoient explicitement aux informations publiées par Mediapart concernant le fichage de plus d’un millier d’Européens et de plus de 200 Français.
Source primaire : Assemblée nationale — rapport n°2235.
La nuance est capitale : ce passage n’est pas une conclusion judiciaire, ni même une conclusion générale adoptée par la commission établissant que Ian Hamel aurait travaillé comme agent des Émirats.
Il figure dans une contribution annexée au rapport et reprend les révélations de Mediapart pour contester la manière dont la commission a conduit ses travaux.
Mais il démontre quelque chose de beaucoup plus difficile à contester : l’affaire Alp Services et les interrogations entourant Ian Hamel ont désormais été suffisamment prises au sérieux pour être explicitement introduites dans un document parlementaire officiel français.
Une question centrale : le conflit d’intérêts journalistique
C’est ici que l’affaire devient particulièrement intéressante.
Les Émirats arabes unis combattent politiquement et diplomatiquement les Frères musulmans et sont engagés depuis des années dans une rivalité profonde avec le Qatar.
Tariq Ramadan est le petit-fils d’Hassan al-Banna, fondateur des Frères musulmans.
Ian Hamel travaille depuis près de deux décennies sur Ramadan et son environnement.
Parallèlement, une enquête journalistique internationale affirme qu’il a entretenu des relations rémunérées avec Alp Services, société elle-même mandatée selon ces enquêtes pour conduire des opérations servant les intérêts émiratis contre des personnes et organisations considérées comme proches du Qatar ou des Frères musulmans.
Pris séparément, chacun de ces éléments peut recevoir une explication.
Pris ensemble, ils soulèvent une question journalistique légitime :
le public a-t-il toujours été suffisamment informé de la nature exacte des relations entre Ian Hamel et Alp Services lorsqu’il lisait ses enquêtes consacrées aux Frères musulmans, au Qatar ou à Tariq Ramadan ?
La question mérite d’être posée sans transformer une interrogation légitime en accusation pénale.
Ce que l’on peut affirmer — et ce que l’on ne peut pas affirmer
À ce stade, plusieurs faits sont documentés.
Ian Hamel enquête depuis de nombreuses années sur Tariq Ramadan et a publié plusieurs ouvrages et de très nombreux articles à son sujet.
Il a été poursuivi par Ramadan après un article de 2018 concernant un rapport officiel genevois.
Acquitté en première instance, il a été condamné en appel pour diffamation en novembre 2023, la juridiction estimant notamment qu’il avait dénaturé le contenu du rapport et trompé le lecteur.
Par ailleurs, l’enquête internationale « Abu Dhabi Secrets » a identifié Ian Hamel parmi des journalistes ayant entretenu des relations avec Alp Services, officine suisse travaillant selon les documents révélés pour les Émirats arabes unis. Mediapart le présente comme l’un des « sous-traitants » rémunérés apparaissant dans ces documents.
Ian Hamel conteste avoir été influencé dans son travail journalistique.
Un enregistrement publié récemment est présenté comme établissant que le patron d’ALP Services aurait indiqué à Ian Hamel que Tariq Ramadan figurait parmi les priorités de la société. Cet élément doit encore être apprécié au regard de l’authenticité, du contexte et de la portée juridique de l’enregistrement.
Enfin, son nom et ses liens allégués avec Alp Services sont explicitement évoqués dans une contribution annexée au rapport n°2235 de l’Assemblée nationale de décembre 2025.
Une plainte récente de Tariq Ramadan à l’encontre de Yann Hamel est également rapportée, mais son contenu et ses suites doivent encore être vérifiés. Il faut en outre déterminer si le prénom « Yann » renvoie bien à Ian Hamel ou à une autre personne.
En revanche, rien dans les éléments que nous avons pu vérifier ne permet d’affirmer que Ian Hamel serait un agent des services secrets émiratis, qu’il aurait reçu l’ordre des Émirats de « faire tomber » Tariq Ramadan ou qu’il aurait participé à un complot judiciaire contre celui-ci.
Ce serait franchir une ligne que les documents disponibles ne permettent pas de franchir.
Le problème demeure pourtant entier
On peut considérer Tariq Ramadan coupable dans certaines procédures, innocent dans d’autres, apprécier ou détester ses idées : cela ne change rien au problème journalistique.
Un journaliste doit pouvoir enquêter sur Ramadan.
Il doit pouvoir enquêter sur les Frères musulmans.
Il doit pouvoir enquêter sur le Qatar.
Mais lorsqu’un journaliste aussi engagé sur ces sujets apparaît parallèlement dans les documents d’une société d’intelligence privée travaillant pour un État dont l’un des objectifs géopolitiques majeurs consiste précisément à combattre le Qatar et les Frères musulmans, la transparence devient indispensable.
Et lorsque ce même journaliste est condamné dans une affaire où des magistrats lui reprochent d’avoir donné au public une présentation déformée d’un rapport officiel concernant précisément Tariq Ramadan, la question de ses méthodes ne peut plus être balayée comme une simple attaque provenant des soutiens de Ramadan.
Ce ne sont plus seulement ses adversaires qui le disent.
Ce sont des magistrats genevois qui ont sanctionné l’un de ses articles.
Ce sont plusieurs médias européens qui ont documenté ses relations avec Alp Services.
C’est un enregistrement publié récemment qui est présenté comme montrant que Tariq Ramadan figurait parmi les priorités évoquées par le dirigeant d’ALP Services.
Et c’est désormais jusque dans un document officiel de l’Assemblée nationale que ces relations sont explicitement évoquées.
Cela ne démontre pas l’existence d’un complot.
Mais cela justifie pleinement une enquête.
Car la véritable question n’est finalement pas de savoir si Ian Hamel avait le droit d’enquêter sur Tariq Ramadan.
Bien sûr qu’il l’avait.
La question est de savoir qui enquêtait pour qui, dans quelles conditions, avec quelles rémunérations ou quels défraiements, et si les lecteurs des médias concernés disposaient de toutes les informations nécessaires pour apprécier l’indépendance des articles qu’ils lisaient.
À Ian Hamel, comme à n’importe quel journaliste mis en cause, doit naturellement être reconnu un droit de réponse.
Mais à la presse revient également un autre droit : celui de regarder les journalistes avec la même exigence qu’ils appliquent aux personnes sur lesquelles ils enquêtent.