2023 éclate une affaire d’ingérence étrangère dont on parle finalement assez peu en France : « Abu Dhabi Secrets ».

L’enquête est menée par le consortium European Investigative Collaborations (EIC), notamment avec Mediapart, à partir de documents confidentiels provenant d’Alp Services, une société suisse de renseignement privé dirigée par Mario Brero.

Ces documents décrivent une gigantesque opération menée pour le compte des Émirats arabes unis, dans leur guerre d’influence contre le Qatar et les réseaux qu’Abou Dhabi considère comme proches des Frères musulmans.

Et l’ampleur est impressionnante.

 

Plus de 1 000 personnes et 400 organisations fichées

Selon l’EIC, Alp Services a transmis aux services de renseignement émiratis les noms de plus de 1 000 personnes et 400 organisations dans 18 pays, présentées comme appartenant ou étant liées au réseau européen des Frères musulmans.

En France seulement, les documents recensent plus de 200 personnes et environ 120 organisations.

Et lorsqu’on regarde les noms, on comprend immédiatement le problème.

Parmi les personnes publiquement identifiées figurent notamment :

Benoît Hamon, ancien ministre et candidat à l’élection présidentielle ;

Samia Ghali, ancienne sénatrice et élue marseillaise ;

Rokhaya Diallo, journaliste, réalisatrice et 

 

militante antiraciste ;

ainsi que Manal Ibtissem, ancienne candidate de The Voice.

Des organisations et institutions françaises apparaissent également dans ces fichiers, notamment :

le CNRS,

La France insoumise,

 et le Bondy Blog.

Un journaliste de Mediapart figurait également dans les documents.

Et ce ne sont que les noms devenus publics.

La liste complète dépasse 1 000 individus et 400 structures à travers l’Europe et au-delà.

Certaines personnes auraient ainsi été assimilées à la mouvance des Frères musulmans alors que les journalistes ayant étudié les documents n’ont trouvé aucun élément sérieux permettant de justifier une telle classification.

 

Alp Services ne se contentait pas de faire des listes

C’est là que l’affaire devient beaucoup plus préoccupante.

Selon l’enquête « Abu Dhabi Secrets », Alp Services menait également pour le compte des Émirats des opérations d’influence en ligne, des recherches ciblées, des campagnes de déstabilisation et des démarches auprès de responsables politiques.

L’objectif n’était donc pas seulement de savoir qui était qui.

Il s’agissait aussi de pouvoir affaiblir certaines personnes ou organisations considérées comme hostiles aux intérêts d’Abou Dhabi.

Et pour influencer l’opinion publique, quoi de plus efficace que la presse ?

C’est précisément ici qu’apparaissent plusieurs journalistes.

 

Ian Hamel : un « sous-traitant » selon les documents d’Alp Services

Ian Hamel, journaliste suisse ayant notamment collaboré avec Le Point et Marianne, apparaît dans les documents internes d’Alp Services parmi les journalistes qualifiés de « sous-traitants » rémunérés.

Selon les révélations de Mediapart, Alp Services utilisait certains journalistes afin de mener des recherches ou de faire parvenir certains sujets dans des médias établis.

Hamel a contesté l’interprétation donnée par Mediapart de ses relations avec Alp Services et a notamment nié avoir été influencé dans ses publications par l’officine.

Cette contradiction doit être rappelée.

Mais les documents posent une question déontologique considérable :

un journaliste peut-il travailler pour une société privée de renseignement qui mène parallèlement des opérations secrètes pour une puissance étrangère sans que ses lecteurs en soient informés ?

Louis de Raguenel : autre journaliste cité comme « sous-traitant »

Autre nom particulièrement important : Louis de Raguenel, aujourd’hui à Europe 1 et ancien rédacteur en chef de Valeurs actuelles.

Lui aussi apparaît, selon Mediapart, parmi les journalistes considérés par Alp Services comme des « sous-traitants » rémunérés.

Les documents attribuent à Alp Services plusieurs opérations visant à obtenir des publications médiatiques susceptibles de servir les objectifs de son client.

Là encore, cela ne permet pas de transformer automatiquement un journaliste en « agent des Émirats ».

 

Mais la question de l’indépendance éditoriale devient évidemment incontournable lorsqu’un intermédiaire travaillant pour un État étranger rémunère parallèlement des professionnels de l’information.

Sylvain Besson : un cas différent, mais tout aussi intéressant

Le cas du journaliste suisse Sylvain Besson doit être distingué.

Il serait trompeur de le présenter simplement comme appartenant à la même catégorie de « sous-traitants rémunérés » que celle décrite par Mediapart pour Hamel et de Raguenel.

En revanche, son nom apparaît dans l’environnement d’Alp Services et les investigations ont documenté des échanges suivis avec l’agence de Mario Brero, qui constituait notamment une source pour ses recherches concernant les Frères musulmans.

Autrement dit, on retrouve un autre mécanisme :

Alp Services possède ou recherche une information → cette information est transmise à un journaliste → le journaliste peut ensuite poursuivre ses propres investigations et éventuellement publier.

Cela pose une question différente de celle d’une rémunération.

Un journaliste a parfaitement le droit d’avoir des sources intéressées. Les journalistes travaillent quotidiennement avec des avocats, policiers, responsables politiques, communicants ou membres des services de renseignement.

Mais lorsque la source est elle-même une société secrètement mandatée par une puissance étrangère pour mener une campagne d’influence, le public est en droit de connaître cette origine.

Kurt Pelda : 3 500 francs pour des recherches

Le journaliste suisse Kurt Pelda constitue encore un autre cas.

Il a reconnu avoir reçu 3 500 francs suisses d’Alp Services en 2019 pour effectuer des recherches et produire plusieurs rapports concernant les Frères musulmans en Suisse.

Pelda affirme cependant qu’il ignorait que les Émirats arabes unis étaient derrière ces recherches.

Cette distinction est essentielle.

Recevoir de l’argent d’Alp Services est un fait.

Savoir que l’on travaille indirectement pour les Émirats en est un autre.

Et l’un ne prouve pas automatiquement l’autre.

Une véritable architecture d’influence

C’est précisément ce qui rend « Abu Dhabi Secrets » passionnant.

On ne découvre pas simplement un journaliste ayant reçu une information douteuse.

On découvre une architecture complète :

Émirats arabes unis

 ↓

 services et intermédiaires émiratis

 ↓

 Alp Services / Mario Brero

 ↓

 collecte de renseignements et constitution de fichiers

 ↓

 consultants, sources et journalistes

 ↓

 publications médiatiques et opérations d’influence

 ↓

 responsables politiques et opinion publique.

La presse devient alors potentiellement le dernier maillon d’une opération dont le lecteur ignore complètement l’origine.

 

Et les cibles étaient parfois prestigieuses

Revenons aux personnes visées.

Parce que c’est probablement ce qui permet le mieux de comprendre l’ampleur du phénomène.

On retrouve donc dans les documents :

plus de 1 000 personnes,

plus de 400 organisations,

18 pays,

plus de 200 personnes rien qu’en France,

environ 120 organisations françaises.

Parmi les noms ou structures rendus publics :

Benoît Hamon, Samia Ghali, Rokhaya Diallo, Manal Ibtissem, le CNRS, La France insoumise, le Bondy Blog, ainsi qu’un journaliste de Mediapart.

Certaines personnes étaient même représentées dans les cartographies d’Alp Services aux côtés d’individus condamnés pour terrorisme.

Avec parfois leurs numéros de téléphone et différentes informations personnelles.

Tout cela hors de tout cadre judiciaire.

Une campagne qui pouvait avoir des conséquences très concrètes

Être placé dans un fichier confidentiel n’est pas nécessairement sans conséquence.

Lorsque l’information selon laquelle une personne serait liée aux Frères musulmans est ensuite transmise à des journalistes, des responsables politiques ou d’autres acteurs influents, elle peut contaminer progressivement la réputation de la cible.

Un article peut en entraîner un autre.

L’article devient ensuite une source.

La source peut alimenter Wikipédia.

Wikipédia ou les articles peuvent ensuite être repris par des responsables politiques.

Et une hypothèse initialement produite par une officine privée finit par ressembler à une information communément admise.

C’est précisément la puissance d’une opération d’influence réussie.

Et aujourd’hui, la justice s’en mêle

Les révélations ne sont pas restées sans conséquences.

À la suite des « Abu Dhabi Secrets », des enquêtes judiciaires ont été ouvertes en France et en Suisse concernant Alp Services et Mario Brero.

Les investigations portent notamment sur les opérations clandestines attribuées à l’entreprise pour le compte des Émirats.

Cela ne signifie évidemment pas que toutes les accusations formulées dans les enquêtes journalistiques ont déjà été définitivement établies par un tribunal.

Mais cela signifie que l’affaire a largement dépassé le stade de la simple polémique médiatique.

Le véritable scandale des « Abu Dhabi Secrets »

Le plus inquiétant n’est peut-être même pas qu’un État étranger cherche à influencer l’opinion européenne.

Les États font cela depuis toujours.

Le véritable problème apparaît lorsque le public ne peut plus identifier l’origine de l’information qu’il consomme.

Quand un journaliste publie une enquête, le lecteur pense généralement que le sujet résulte d’un choix éditorial indépendant.

Mais que se passe-t-il lorsque, plusieurs étapes auparavant, quelqu’un a payé pour rechercher précisément cette information, sélectionner précisément cette cible et transmettre précisément ce dossier à la presse ?

L’information publiée peut même être parfaitement exacte.

C’est justement ce qui rend le mécanisme particulièrement efficace.

Influencer l’information ne signifie pas nécessairement inventer des mensonges.

Cela peut simplement consister à décider :

sur qui enquêter,

 quoi chercher,

 quoi transmettre,

 à quel journaliste,

 et à quel moment.

Et lorsque derrière cette mécanique apparaissent une puissance étrangère, une société privée de renseignement, des centaines de personnes fichées et des journalistes entretenant différents niveaux de collaboration avec cette officine, la question n’est plus anecdotique.

Elle devient démocratique.

Parce qu’avant de nous demander si une information est vraie, nous devrions parfois nous poser une autre question :

#QUI avait intérêt à ce que nous la découvrions ?