Une enquête publiée par le quotidien israélien Haaretz a brutalement replacé la responsabilité personnelle de Benjamin Netanyahou dans le désastre du 7 octobre 2023 au centre de la campagne électorale israélienne. Selon les journalistes Shlomi Eldar et Ruth Yuval, le Premier ministre aurait été personnellement averti, environ dix jours avant l’attaque, que Yahya Sinwar préparait une opération majeure contre Israël. Netanyahou nie catégoriquement. En moins de quarante-huit heures, l’affaire a provoqué des appels à sa démission, une offensive de l’opposition, des démentis du gouvernement, une réaction soigneusement calibrée des Émirats arabes unis et, désormais, l’annonce d’une plainte en diffamation contre Haaretz et son journaliste.

Il faut d’emblée corriger un point : selon l’enquête, les Émirats n’auraient évidemment pas prévenu Netanyahou qu’Israël allait attaquer, mais que le Hamas préparait une attaque de grande ampleur contre Israël.

De Sinwar à Abou Dhabi, puis jusqu’au bureau de Netanyahou

 

L’enquête de Haaretz, publiée mardi 8 septembre, est tirée du travail réalisé par Shlomi Eldar et Ruth Yuval pour leur livre Kidnapped: 843 Days of Abandonment. Les journalistes affirment avoir travaillé à partir de dizaines de sources israéliennes et étrangères, ainsi que de documents, d’enregistrements et de correspondances. Eldar a déclaré sur CNN avoir enquêté près d’un an et demi et disposer de « documents » et d’« enregistrements » appuyant son récit.

La chronologie rapportée remonte à l’été et à septembre 2023. À cette époque, des contacts indirects auraient été établis entre Israël et le Hamas autour d’une possible hudna, une trêve de longue durée comprenant notamment des mesures économiques pour Gaza. Un intermédiaire palestinien lié au Fatah, connaissant également des membres du Hamas et du Shin Bet, aurait rencontré Yahya Sinwar. D’après le récit rapporté par Haaretz, Sinwar lui aurait alors demandé de transmettre un avertissement aux Israéliens : en l’absence de progrès, il préparait une « énorme surprise », puis aurait parlé lors d’une nouvelle rencontre d’une opération « terrifiante » et d’un « tremblement de terre ».

L’information aurait ensuite transité par Abou Dhabi. Selon l’enquête, des Palestiniens proches du pouvoir émirati auraient transmis ces avertissements aux responsables des Émirats ainsi qu’au Shin Bet. Haaretz affirme que Ronen Bar, alors directeur du Shin Bet, aurait envisagé soit une action offensive préventive, soit un renforcement important des mesures défensives à Gaza et en Cisjordanie. Aucune décision décisive n’aurait cependant été prise.

C’est à ce moment que se situe l’élément le plus explosif de l’enquête. Environ une semaine et demie avant le 7 octobre, le président émirati Mohammed ben Zayed aurait appelé personnellement Benjamin Netanyahou depuis Abou Dhabi. L’entretien aurait duré environ quarante-cinq minutes. Selon trois hauts responsables étrangers cités dans les comptes rendus de l’enquête, MBZ aurait prévenu Netanyahou que Sinwar préparait une opération importante susceptible de provoquer un bain de sang, de déstabiliser la région et de menacer les accords d’Abraham. Netanyahou aurait répondu avec un calme relatif, en indiquant qu’Israël était préparé et que la menace lui paraissait plutôt devoir venir de Cisjordanie. L’accusation centrale de Haaretz est ensuite la suivante : cette information n’aurait pas été communiquée par Netanyahou aux principaux responsables de la sécurité israélienne. 

L’article faisait également intervenir le président israélien Isaac Herzog. Il y expliquait que Mohammed ben Zayed lui avait régulièrement fait part, durant les mois précédant la guerre, de son inquiétude devant la dégradation de la situation régionale et qu’un envoyé spécial émirati avait même été dépêché en Israël pour rencontrer Netanyahou. Depuis, la présidence israélienne a tenu à préciser qu’Herzog ne connaissait pas l’existence de l’alerte spécifique concernant Sinwar et le 7 octobre. Il s’agit donc d’un élément à distinguer de l’avertissement précis dont Haaretz affirme que Netanyahou aurait été destinataire.

 

8 septembre : l’opposition israélienne se jette sur l’affaire

 

La réaction politique est quasiment immédiate. Naftali Bennett ne se contente même pas de demander une vérification : l’ancien Premier ministre affirme publiquement que le récit selon lequel Netanyahou aurait été averti dix jours avant le massacre est « vrai ». Il accuse Netanyahou de porter une responsabilité « personnelle et directe » dans l’échec ayant conduit aux morts du 7 octobre et estime qu’il ne peut rester Premier ministre « une minute de plus ».

Gadi Eisenkot, ancien chef d’état-major et désormais principal concurrent de Netanyahou dans les sondages, adopte une ligne comparable. Il accuse Netanyahou d’avoir reçu « des dizaines d’avertissements » et de les avoir tous ignorés. Pour Eisenkot, les nouvelles révélations confirment que Netanyahou aurait conduit Israël « à l’aveugle vers le désastre du 7 octobre ». Il promet la création d’une commission d’enquête d’État en cas d’alternance.

Yaïr Golan, chef du parti Les Démocrates, va encore plus loin. Dans les captures que tu m’as transmises, il écrit en substance que l’argument de Netanyahou selon lequel « on ne l’avait pas réveillé » le matin du 7 octobre ne tient plus : « Il savait. Il avait été averti. » Il affirme que Netanyahou est inapte à gouverner et va jusqu’à réclamer son emprisonnement pour ce qu’il qualifie de crimes contre l’État d’Israël. 

Dans l’après-midi du 8 septembre, quatre dirigeants d’opposition — Eisenkot, Bennett, Golan et Avigdor Lieberman — publient un communiqué commun réclamant une enquête immédiate et approfondie. Leur question est simple : qu’est-ce que Netanyahou savait, quand l’a-t-il su, pourquoi n’a-t-il pas alerté les responsables de la sécurité et pourquoi n’a-t-il pas pris de mesures pour protéger les civils ?

Yaïr Lapid a lui aussi relancé la question des avertissements antérieurs, évoquant notamment l’Égypte et les services de sécurité israéliens. Il est important ici de séparer les dossiers : l’existence de divers avertissements égyptiens avant le 7 octobre avait déjà fait l’objet de controverses dès 2023, mais le nouvel élément spécifique apporté par Haaretz concerne avant tout l’appel présumé du président émirati.

 

Netanyahou nie tout, les Émirats choisissent une réponse très ambiguë

 

Dès le 8 septembre, le bureau du Premier ministre dénonce une « totale invention ». Netanyahou affirme qu’il n’a pas parlé à Mohammed ben Zayed pendant la période évoquée et qu’il n’a reçu aucune alerte de ce type. Sa défense est catégorique : si une information pertinente avait effectivement été détenue par les Émirats, elle aurait éventuellement circulé par les canaux habituels entre les services de renseignement des deux pays. 

La réponse officielle des Émirats arabes unis est, elle, particulièrement intéressante parce qu’elle ne tranche pas la question. Le ministère émirati des Affaires étrangères déclare qu’il ne commente pas les informations de presse ni les conversations entre dirigeants. Il ajoute toutefois que les institutions israéliennes et émiraties disposent depuis plus de cinq ans de lignes de communication directes et que, « lorsque cela est nécessaire », les renseignements pertinents sont transmis entre les organismes compétents. En clair : Abou Dhabi ne confirme pas publiquement l’appel, mais ne le dément pas non plus. Présenter ce communiqué comme une confirmation formelle serait donc excessif.

Shlomi Eldar, de son côté, maintient totalement son enquête. Interrogé sur CNN, il affirme disposer des sources, des documents et des enregistrements nécessaires et présente le communiqué émirati comme une forme de corroboration. C’est son interprétation, pas une confirmation officielle des Émirats.

Le 9 septembre, Netanyahou durcit encore sa défense. Il affirme que son bureau, le Conseil national de sécurité et le secrétariat militaire ont vérifié les registres de ses conversations et n’ont trouvé aucune trace de l’appel décrit par Haaretz. Il ajoute que les registres des entrées dans ses bureaux ne montrent pas non plus la venue du représentant émirati qui aurait normalement apporté l’appareil sécurisé permettant une telle conversation. Il accuse également Eldar d’avoir menti en affirmant que l’Égypte lui avait transmis une alerte comparable avant l’attaque.

Puis vient l’annonce judiciaire : Netanyahou indique avoir demandé à ses avocats de déposer une plainte en diffamation contre Haaretz, Shlomi Eldar et d’autres parties. Il présente l’enquête comme une « calomnie malveillante » publiée avec un calendrier politique évident, à moins de deux mois des élections du 27 octobre.

Une précision importante s’impose toutefois concernant tes captures : Netanyahou n’annonce pas, à ce stade, qu’il poursuit personnellement tous les chefs de l’opposition. C’est le Likoud qui, quelques heures plus tard, réclame parallèlement l’ouverture d’une enquête pénale contre Eldar, Ruth Yuval, Haaretz, Yaïr Golan et son parti Les Démocrates.

 

La contre-attaque du Likoud : Dahlan, les Émirats et l’accusation d’« ingérence étrangère »

 

C’est le nouvel épisode de l’affaire apparu mercredi soir. Le Likoud affirme que le « véritable scandale » serait désormais une tentative d’ingérence étrangère dans les élections israéliennes. Le parti de Netanyahou soutient que Mohammed Dahlan, ancien responsable du Fatah vivant aux Émirats arabes unis, serait derrière la publication de Haaretz. Il l’accuse de vouloir la défaite de Netanyahou afin de favoriser l’arrivée d’un gouvernement qui se retirerait de Gaza et lui permettrait ensuite d’y jouer un rôle politique majeur.

Le Likoud affirme également que Shlomi Eldar aurait reçu de l’argent d’une association de gauche liée au parti Les Démocrates de Yaïr Golan. Enfin, il souligne que Yaïr Golan et l’ancien directeur du Shin Bet Ronen Bar se seraient rendus aux Émirats il y a environ deux mois et demande si ces déplacements auraient un rapport avec la publication de l’enquête. Le parti réclame donc une enquête pénale pour soupçon de tentative de manipulation des élections avec l’aide d’acteurs étrangers.

À ce stade, cependant, aucune preuve publique permettant d’établir cette construction n’a été présentée. Même Channel 14, média très favorable à Netanyahou, rapporte que le Likoud n’a fourni aucun détail permettant de démontrer le paiement allégué ou le lien entre ce financement et l’enquête. D’autres médias israéliens soulignent qu’aucune preuve n’a été rendue publique reliant le voyage de Golan aux Émirats à la publication de Haaretz.

Une autre affirmation du Likoud mérite d’être corrigée : le parti écrit que Dahlan aurait « formé une liste commune avec le Hamas » pour les élections palestiniennes. Les archives disponibles sur les élections palestiniennes prévues en 2021 montrent au contraire que Dahlan avait constitué sa propre liste, « The Future », tandis que le Hamas disposait de la sienne. Une liste commune Fatah-Hamas avait été envisagée dans les discussions politiques de l’époque, mais Dahlan n’avait pas finalement déposé de liste commune avec le Hamas.

Autrement dit, la bataille est désormais double : Haaretz met en cause Netanyahou sur ce qu’il savait avant le 7 octobre ; le Likoud répond en mettant en cause les journalistes, leurs sources et leurs éventuels liens politiques ou étrangers.

 

Une affaire explosive parce que le 7 octobre reste la plaie ouverte de la société israélienne

 

Il est encore trop tôt pour mesurer précisément l’effet de l’enquête de Haaretz sur les intentions de vote : aucun sondage fiable réalisé entièrement après les révélations du 8 septembre n’est encore disponible. Mais tous les indicateurs antérieurs montrent que le terrain politique est extrêmement dangereux pour Netanyahou.

Une enquête de l’Institut israélien de la démocratie réalisée du 31 août au 3 septembre montre que 68 % des Israéliens juifs considèrent le 7 octobre comme un élément central dans leur choix électoral. Même parmi les électeurs de droite, le sujet reste important.

Une autre enquête récente de la télévision publique israélienne, citée par El País, indiquait avant même la publication de Haaretz que 62 % des Israéliens estimaient que Netanyahou avait mal agi le matin du 7 octobre. En parallèle, environ 70 % de la population soutient la création d’une véritable commission d’enquête indépendante sur les événements, y compris une majorité importante d’électeurs de droite.

Le problème électoral de Netanyahou apparaît déjà dans les sondages. Le Likoud tourne actuellement autour d’une vingtaine de sièges et n’est plus systématiquement donné en tête. Le parti Yashar de Gadi Eisenkot le devance dans plusieurs enquêtes. Les projections de coalition sont serrées, mais montrent que le bloc Netanyahou peut parfaitement perdre sa majorité lors du scrutin du 27 octobre. citeturn519703view2turn382868news46

 

Ce contexte explique la violence de l’affrontement. Pour l’opposition, l’enquête de Haaretz attaque directement la défense construite ces dernières semaines par Netanyahou : celle d’un Premier ministre maintenu dans l’ignorance par les responsables militaires et les services de renseignement. Si l’existence de l’appel de Mohammed ben Zayed était finalement prouvée, la question changerait radicalement de nature : il ne s’agirait plus simplement de savoir pourquoi l’appareil militaire n’a pas réveillé Netanyahou quelques heures avant l’attaque, mais pourquoi une alerte venue directement d’un chef d’État arabe, plusieurs jours auparavant, n’aurait entraîné aucune mobilisation particulière.

Pour Netanyahou et le Likoud, au contraire, Haaretz et l’opposition tenteraient d’utiliser une information fabriquée à des fins électorales, éventuellement avec l’aide d’intérêts étrangers. 

D’où le passage du simple démenti à la menace judiciaire puis à l’accusation d’ingérence.

À ce stade, deux récits irréconciliables s’affrontent. Haaretz affirme disposer de sources multiples et de documents établissant qu’un avertissement personnel et explicite est remonté jusqu’à Netanyahou. Le Premier ministre affirme que les registres officiels démontrent qu’aucune conversation de ce type n’a eu lieu. Les Émirats, qui pourraient probablement trancher une partie de la controverse, ont choisi de ne confirmer ni de démentir l’existence de l’appel.

C’est précisément pourquoi une commission d’enquête disposant d’un accès aux archives diplomatiques, aux relevés sécurisés de communications et aux témoignages sous serment pourrait devenir décisive. Et c’est aussi pourquoi, à quelques semaines des élections, cette affaire risque de ne pas disparaître : elle touche à la question qui obsède toujours une grande partie d’Israël trois ans après le massacre du 7 octobre — qui savait quoi, à quel moment, et qui aurait pu empêcher la catastrophe ?