Le 14 mai 2025, devant la commission d’enquête parlementaire sur l’organisation des élections, Frédéric Dabi, directeur général opinion de l’IFOP, a lâché la phrase qui restera :

« Peut-on falsifier une enquête d’opinion ? Oui ! Naturellement, à l’IFOP, cela n’est jamais arrivé. »

Il faut le croire sur parole, évidemment. Comme on croyait les sondages IFOP qui donnaient Éric Zemmour à 16 % en 2022 (7 % réel), Mélenchon à 11,5 % (22 % réel), ou le RN vainqueur des législatives 2024 (troisième). Des écarts de 5 à 10 points, hors marges d’erreur. Des « erreurs » qui, curieusement, tombent toujours du même côté : gonfler l’extrême droite, écraser la gauche de gauche, décourager les abstentionnistes populaires.

Mais revenons à cette audition. Interrogé par le député Antoine Léaument, Dabi a reconnu que le « redressement » des données brutes – cette boîte noire où l’on « corrige » les réponses pour qu’elles collent aux quotas INSEE – est une étape où, techniquement, tout est possible. On pèse, on repèse, on ajuste. Un petit tour de vis sur les 18-24 ans, un coup de pouce aux « professions intermédiaires », et hop, cinq points qui sautent d’un camp à l’autre. C’est légal. C’est opaque. Et c’est exactement là que se fabrique l’opinion.

Les connivences qui pèsent plus lourd que les quotas

Frédéric Dabi n’est pas un technicien neutre tombé de la lune. Il est l’homme-orchestre d’un réseau d’influences qui explique, mieux que n’importe quelle « erreur méthodologique », la direction systématique des biais.

  • CNews : tous les matins ou presque, il commente ses propres sondages dans « Les Voix de l’info » aux côtés de Sonia Mabrouk. L’IFOP est devenu la maison-mère statistique de la chaîne de Bolloré. Quand un sondage donne le RN à 38 %, il est repris en boucle pendant trois jours. Quand il donne le NFP à 28 %, il disparaît en vingt-quatre heures.
  • ELNET et le lobby pro-israélien : le 12 mars 2025, Dabi participait à un meeting ELNET aux côtés de Bruno Retailleau et Gérald Darmanin. Objectif affiché : « combattre l’islamo-gauchisme » et « défendre Israël ». Quelques semaines plus tard, l’IFOP sortait le désormais célèbre sondage « 81 % des jeunes musulmans seraient radicaux ». Méthodologie ? Questions orientées, échantillon douteux, redressements opaques. Résultat : une bombe médiatique qui a servi à justifier toutes les lois liberticides qui suivirent.
  • CRIF : l’IFOP est l’institut attitré du Conseil représentatif des institutions juives de France. Chaque année, il livre des enquêtes sur l’antisémitisme qui, comme par hasard, arrivent toujours au moment où il faut faire taire les critiques de la politique israélienne.
  • LCP, Public Sénat, France Inter, Le Figaro, L’Opinion : Dabi est partout. Il est devenu le prêtre laïc de l’opinion publique, celui qui dit chaque dimanche ce que les Français « pensent vraiment ». Sauf que les Français, eux, ne votent plus comme il le dit.

Pourquoi tout cela est grave

Parce que les sondages ne mesurent plus l’opinion : ils la fabriquent.

Quand vous apprenez à 20 heures que « 62 % des Français veulent dissoudre l’Assemblée », vous ne savez pas que ce chiffre a été obtenu sur 1 014 personnes, redressées par un algorithme secret, financé par des clients qui ont intérêt à ce que vous pensiez cela.

Quand vous voyez Mélenchon sous-estimé de 10 points pendant six mois, des milliers d’électeurs potentiels restent chez eux, convaincus que « de toute façon, c’est plié ».

Quand vous lisez que « 81 % des jeunes musulmans sont radicaux », vous acceptez demain la prochaine loi « séparatisme » sans broncher.

Frédéric Dabi n’est pas un simple sondeur. Il est le chef d’orchestre d’une gigantesque opération d’ingénierie sociale où l’on décide, en coulisses, quel camp doit paraître majoritaire, quel autre doit sembler marginal, et quel sujet doit devenir obsédant.

Le 14 mai 2025, il a avoué que c’était possible.

Et tant que les données brutes ne seront pas publiées, tant que les redressements ne seront pas audités par des tiers indépendants, tant que les conflits d’intérêts ne seront pas interdits, nous vivrons dans une démocratie où l’opinion publique est une marchandise fabriquée en laboratoire.