Un texte européen historique entre en vigueur. Encadrer l’IA, dit-on, pour protéger les libertés, préserver les droits, réguler les abus. Mais à y regarder de plus près, cette régulation est tout sauf neutre : elle révèle une Europe inquiète, bousculée par l’innovation américaine, assiégée par ses propres créateurs paniqués à l’idée de perdre leur monopole. Derrière l’IA Act, une bataille mondiale est engagée. Et la France est en première ligne.
Depuis le 2 août 2025, plusieurs dispositions majeures du règlement européen sur l’intelligence artificielle (IA Act) sont entrées en vigueur. Il s’agit d’un texte pionnier, présenté comme l’un des plus ambitieux au monde pour encadrer le développement de l’IA.
Son objectif : empêcher certains usages considérés comme dangereux ou abusifs, comme :
– la prédiction des comportements criminels,
– l’exploitation de données biométriques sensibles (âge, handicap, origine),
– la création de bases de données de reconnaissance faciale.
Les entreprises devront documenter leurs architectures techniques, garantir la traçabilité des données utilisées pour entraîner les modèles, et se soumettre à un système de contrôle centralisé. En France, c’est la DGCCRF, la CNIL et le Défenseur des droits qui superviseront cette mission.
Les contrevenants s’exposent à des sanctions allant jusqu’à 7 % du chiffre d’affaires mondial. Une arme juridique lourde destinée à faire plier les géants américains de la tech, accusés de jouer cavalier seul.
Mais l’Union européenne ne réglemente pas dans le vide. Elle agit dans un contexte de tensions croissantes avec les États-Unis, où l’administration Trump (revenue au pouvoir) défend bec et ongles l’innovation “libre”, dérégulée et tournée vers la conquête économique.
Meta (maison mère de Facebook et Instagram) a refusé de signer le code de bonnes pratiques, en dénonçant les « incertitudes » du texte. Son chef des affaires globales, Joel Kaplan, a condamné l’approche européenne comme « incohérente, restrictive et contre-productive », opposée au « leadership pro-innovation du président Trump ».
Le ton monte aussi dans les sphères diplomatiques. Le 27 juillet, Donald Trump et Ursula von der Leyen signent un accord partiel à Bruxelles, sans véritable consensus. Quelques jours plus tard, le secrétaire américain au commerce, Howard Lutnick, affirme que « l’attaque contre les entreprises américaines de la tech sera sur la table » dans les prochaines négociations.
En France, les autorités peinent à cacher leur ambiguïté. Si le gouvernement soutient officiellement la démarche européenne, il manque d’outils techniques nationaux, et surtout de champions industriels dans l’IA. L’Hexagone, comme le reste de l’Europe, subit l’innovation plus qu’il ne la pilote.
La France se retrouve ainsi à appliquer des règles strictes à des technologies développées à l’étranger, dans un contexte de vulnérabilité stratégique et de dépendance technologique. Pendant que Google, OpenAI ou xAI multiplient les annonces, aucun modèle d’IA français ne rivalise au niveau mondial.
C’est un autre front, inattendu mais bruyant, qui est venu perturber le récit européen de la “régulation vertueuse” : la colère des créateurs.
Le 31 juillet, 38 grandes organisations d’ayants droit publient une déclaration cinglante, dénonçant « une trahison des objectifs initiaux du règlement ». Parmi leurs accusations :
– opacité persistante des IA génératives,
– absence de garanties concrètes sur la protection des droits d’auteur,
– déséquilibre en faveur des grandes plateformes.
Ils dénoncent une législation trop faible, incapable d’empêcher l’exploitation systématique d’œuvres protégées pour entraîner les IA. Et évoquent des « dommages visibles chaque jour » dans les industries culturelles.
Mais derrière ce discours se cache une autre réalité : la peur de perdre un monopole.
Il faut le dire clairement : l’intelligence artificielle ne détruit pas la création. Elle la démocratise.
Elle permet à des individus sans formation artistique, sans réseau, sans capital, de produire du contenu visuel, musical ou littéraire de haute qualité.
Ce que l’IA remet en cause, ce n’est pas la culture, c’est la concentration du pouvoir culturel entre les mains d’une élite subventionnée, souvent inaccessible, parfois arrogante. Aujourd’hui, un adolescent dans sa chambre peut faire un clip, générer une affiche, écrire une fiction — en quelques minutes. Et c’est cela qui dérange.
Les artistes traditionnels ne voient pas des algorithmes, ils voient des concurrents gratuits.
Les journalistes ne voient pas une machine, ils voient une alternative à leur statut.
Les éditeurs ne voient pas un outil, ils voient la fin de leur monopole de diffusion.
Alors on crie à la « violation du droit », on demande à l’État d’intervenir. Pas pour défendre la liberté, mais pour protéger une rente.
Si l’IA Act est, dans son principe, légitime (encadrer la biométrie, interdire le profilage social, etc.), il risque dans les faits de devenir une arme d’étouffement de la liberté d’innover.
Sous couvert de protéger le citoyen, on encadre, on interdit, on contraint, et bientôt, on censurera.
Les pressions sont déjà là :
– empêcher les IA de produire des images “polémiques”,
– bloquer les contenus évoquant des personnalités publiques,
– filtrer les résultats jugés “non conformes”.
Ce qui était un outil de liberté devient un outil de conformité.
Pour le public français, les enjeux sont multiples :
– Accès équitable aux outils d’IA : risquent-ils d’être bridés, censurés ou interdits en France pendant qu’ils explosent ailleurs ?
– Souveraineté numérique : la France n’a pas de solution technologique concurrente aux géants américains. Elle applique, mais ne décide pas.
– Économie culturelle : les artistes français demandent une régulation qui, dans les faits, bloque la création populaire plutôt qu’elle ne la protège.
La réforme IA Act pourrait ainsi accroître l’écart entre ceux qui ont accès à la technologie mondiale et ceux qui restent confinés à un modèle national verrouillé par les anciens acteurs.
L’Europe a choisi d’encadrer l’IA. C’est un choix politique. Mais à force de vouloir protéger sans créer, ralentir sans produire, réguler sans innover, elle risque de devenir le continent des lois sans puissance.
La question n’est plus seulement technique ou juridique. Elle est existentielle :
Veut-on d’une IA libre, créative, ouverte au public, ou d’une IA enfermée, contrôlée par des comités et des avocats ?
Veut-on que la culture appartienne à tous, ou qu’elle reste sous la coupe d’un cartel d’experts, de journalistes, et d’artistes subventionnés ?
Ce débat, l’IA vient de le rouvrir. À chacun de choisir son camp.