Hier encore, on nous promettait que la reconnaissance faciale resterait strictement encadrée. Aujourd’hui, elle est déjà banalisée. Après Orly, c’est désormais l’aéroport Marseille-Provence qui teste officiellement la reconnaissance faciale à toutes les étapes du voyage : dépôt des bagages, contrôle de sécurité, embarquement. Plus besoin de carte d’identité, ni de billet d’avion – votre visage suffit. L’expérience, menée avec Air Corsica, repose sur un système biométrique connecté à une application mobile. Il suffit de télécharger un selfie, un scan de pièce d’identité, et hop : vous devenez un QR code ambulant.

Ce qui est présenté comme une innovation technologique visant à « désengorger les files d’attente » ou « fluidifier le parcours voyageur » est en réalité une étape supplémentaire dans la construction patiente et méthodique d’une société de surveillance totale. Derrière les arguments marketing de gain de temps et de confort, ce sont les libertés individuelles les plus fondamentales qui sont en jeu : le droit à la vie privée, à la protection de son identité biométrique, à la libre circulation sans traçage systématique.

Car une fois ce système installé, il sera impossible de faire marche arrière. Tout visage enregistré dans ces bases de données devient un identifiant permanent, exploitable, recoupable, revendable. Qui contrôle la base ? Qui y a accès ? L’État ? Des sociétés privées ? Des partenaires étrangers ? Rien de tout cela n’est transparent. Pourtant, selon les données de la CNIL elle-même, la reconnaissance faciale reste l’une des technologies les plus intrusives pour les libertés publiques. Mais cela n’empêche ni les autorités, ni les exploitants aéroportuaires, ni les industriels du numérique de foncer tête baissée dans cette voie.

Le plus inquiétant reste ailleurs : dans l’indifférence molle d’une opinion publique endormie. L’idée que notre visage puisse devenir notre passeport, notre billet, notre sésame, ne choque plus personne. Pire : elle séduit. Le chantage au confort fonctionne à merveille. Quelques secondes de moins à la file d’attente, et nous acceptons sans broncher d’entrer dans un système de contrôle digne de la Chine. Là-bas, la reconnaissance faciale est partout : dans les gares, les écoles, les hôtels, les toilettes publiques. Là-bas, elle sert à surveiller les comportements, noter les citoyens, exclure les dissidents. Croire que cela ne pourrait pas arriver ici est une naïveté dangereuse.

Ce glissement progressif vers un système de traçage permanent s’inscrit dans une stratégie plus large : celle d’une normalisation du contrôle numérique sous prétexte de sécurité, de lutte contre le terrorisme ou de modernisation des services publics. En France, les caméras intelligentes sont déjà autorisées pour les JO 2024, la reconnaissance faciale est testée dans plusieurs villes (Nice, Marseille, Lyon), et le Health Data Hub centralise les données médicales de millions de citoyens hébergées par… Microsoft.

Ce n’est plus une dystopie. C’est maintenant. Et il est temps de le dire : la France est en train de se siniser, doucement, sans débat, sans sursaut, sans opposition. Parce que ceux qui devraient s’y opposer – journalistes, élus, juristes – sont trop occupés à ne pas déranger l’ordre établi. Et parce que le public, trop occupé à scanner des QR codes, ne se rend même plus compte qu’il les enchaîne lui-même autour de ses poignets.

Le visage est l’ultime frontière de notre liberté. Le jour où il devient un passe-partout pour accéder à l’espace public, c’est que nous avons définitivement abandonné notre droit à l’anonymat. L’Histoire nous jugera. En attendant, il est encore temps d’ouvrir les yeux. Ou de se laisser scanner, encore et encore.