Comment l’héritage de la Résistance a été effacé ?

par Vincent VDO Juil 19, 2025 

En 1944, dans la clandestinité, le Conseil National de la Résistance (CNR) rédigeait Les Jours heureux, un programme visionnaire qui a façonné le modèle social français. Fruit d’un compromis entre gaullistes, communistes, socialistes et résistants de tous horizons, ce texte a instauré des acquis fondamentaux : Sécurité sociale, retraites par répartition, nationalisations des secteurs stratégiques, comités d’entreprise, liberté de la presse, et protection contre le chômage. Comme le souligne un ancien résistant dans le documentaire Les Jours heureux (2013, Gilles Perret) : « Ce programme, rédigé dans la clandestinité, structure encore l’État social tel que nous le connaissons. » Pourtant, en 2025, la quasi-totalité de ces acquis a été démantelée par une offensive néolibérale méthodique, initiée dans les années 1980. Alors que le déficit public (170 milliards €, 6,1 % du PIB en 2024) est souvent imputé à tort aux aides sociales, les véritables responsables – évasion fiscale massive, intérêts de la dette, et choix budgétaires favorisant les élites – sont occultés. Face à cet effacement de l’héritage du CNR, il est urgent de révéler les coupables et de ranimer l’esprit de résistance.

Le programme du CNR : un édifice pulvérisé

Le programme du CNR, adopté le 15 mars 1944, reposait sur deux volets indissociables : « un volet d’actions immédiates (la Libération) et un volet de réformes profondes », selon Les Jours heureux. Ces réformes ont bâti un modèle de solidarité unique, mais, point par point, elles ont été démantelées par le néolibéralisme :

  • Nationalisations : Le CNR avait nationalisé des secteurs stratégiques pour garantir le contrôle public de l’économie. Aujourd’hui, presque tous ont été privatisés, transférant des richesses publiques aux actionnaires privés :
    • Énergie : EDF (privatisé partiellement en 2005), GDF (fusionné avec Suez en 2008, devenu Engie, privatisé), et Elf Aquitaine (privatisé en 1994) ont été cédés au privé, affaiblissant la souveraineté énergétique.
    • Industrie : Renault (partiellement privatisé dès 1996), Alstom (vendu en partie à General Electric en 2015), Rhône-Poulenc (privatisé en 1993), Matra (intégré à EADS, puis privatisé), et Safran (issu de fusions et privatisations) ont échappé au contrôle public.
    • Finance : Paribas (privatisé en 1987, fusionné avec BNP), Société Générale (1987), Crédit Commercial de France (1990), Crédit Local de France (1990s), et Banque du Bâtiment et des Travaux Publics (absorbée par le privé) ont été livrés au secteur bancaire.
    • Transports et infrastructures : Air France (partiellement privatisé en 1999), les autoroutes (vendues en 2006 à Vinci, Eiffage, etc.), et Aéroports de Paris (ADP, privatisé en 2019) ont suivi.
    • Autres secteurs : Havas (privatisé en 1987), Mutuelle Générale Française (absorbée par le privé), Compagnie Générale d’Électricité (devenue Alcatel, puis Nokia), Française des Jeux (FDJ, privatisée en 2019), et Airbus (issu de fusions et partiellement privatisé) ont été démantelés ou cédés.
  • Sécurité sociale : Affaiblie par des déremboursements croissants, des hausses du ticket modérateur (100 € en 2025), et un transfert vers les mutuelles privées, elle est devenue un marché pour les assureurs, loin de l’universalité prônée par le CNR.
  • Retraites par répartition : Minées par des réformes successives (1993, 2003, 2010, 2023), elles subissent des baisses de pensions, des allongements de l’âge de départ (64 ans en 2023), et des gels d’indexation, réduisant le pouvoir d’achat des retraités.
  • Protection contre le chômage : L’indemnisation chômage a été divisée par des réformes restrictives (2019, 2021, 2023), réduisant la durée et les montants des allocations, laissant les chômeurs dans une précarité accrue.
  • Comités d’entreprise : Affaiblis par les lois El Khomri (2016) et les ordonnances Macron (2017), ils ont perdu leur pouvoir face à la flexibilisation du travail.
  • Liberté de la presse : Concentrée à 90 % entre les mains de 10 milliardaires (Arnault, Bolloré, Drahi, Pinault, Niel, etc.), la presse française est devenue un outil d’influence économique, loin de l’idéal d’indépendance du CNR.

En 2025, la quasi-totalité des acquis du CNR a été rayée, transformant un projet de solidarité en un champ de ruines au profit des intérêts privés. Ce démantèlement, revendiqué en 2007 par Denis Kessler, ex-vice-président du MEDEF, dans Challenges – « Il s’agit de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance » – n’est pas un accident, mais une stratégie concertée.

Le néolibéralisme : une guerre contre la souveraineté populaire

L’offensive néolibérale, amorcée dans les années 1980 sous Reagan et Thatcher, a imposé une idéologie où le marché prime sur la démocratie. Comme le note Les Jours heureux : « Ce que le néolibéralisme va faire, c’est essayer d’inscrire dans les têtes l’idée que les principales décisions économiques et sociales se prennent dorénavant à l’échelle du monde, par rapport à laquelle les citoyens n’ont aucune prise, parce qu’il n’y a pas de république mondiale. » Ce discours a justifié la financiarisation, la dérégulation, et les privatisations massives, souvent sous la contrainte de directives européennes favorisant la concurrence au détriment des services publics. Les traités de l’UE (Maastricht, Lisbonne) ont imposé des plafonds de déficit (3 % du PIB), poussant à l’austérité et à l’érosion des acquis du CNR.

Les privatisations d’EDF, des autoroutes, ou d’Air France ont transféré des richesses publiques à des actionnaires privés, tandis que les réformes des retraites (2023) et du chômage (2019-2023) ont précarisé les travailleurs. En 2025, les propositions d’austérité, comme le gel des prestations sociales ou la réduction des droits syndicaux, poursuivent cette logique, sacrifiant la solidarité pour la « compétitivité ».

Le déficit : un prétexte pour protéger les élites

Le déficit public (170 milliards €, 6,1 % du PIB en 2024) est souvent utilisé pour justifier des coupes dans les services publics et les protections sociales. Pourtant, les aides sociales (RSA, APL, allocations familiales), qui coûtent 100 milliards € (6 % des dépenses publiques), ne représentent que 10 milliards € du déficit. Les véritables moteurs de ce déficit, qui atteint 3,3 trillions € de dette (113,7 % du PIB), sont ailleurs, et leurs responsables échappent à la critique :

  • Évasion fiscale : Estimée à 50-100 milliards €/an (Cour des comptes), elle prive l’État de recettes cruciales. Les multinationales (ex. : Apple, TotalEnergies) transfèrent 20-30 milliards € vers des paradis fiscaux (Irlande, Luxembourg), et la fraude à la TVA coûte 15-20 milliards €. Une lutte efficace, comme les 16,7 milliards € recouvrés en 2024, pourrait financer la moitié du déficit.
  • Intérêts de la dette : À 59 milliards €/an, ils dépassent le budget de l’Éducation nationale, alourdis par des taux en hausse (2,48 % sur 5 ans) et des déficits accumulés depuis les années 1980.
  • Choix budgétaires contestables : Les subventions à la transition énergétique (15-20 milliards €/an) sont peu efficaces (seulement 3 % des logements rénovés atteignent le niveau BBC). Les grands projets comme les JO 2024 (2 milliards € publics) ou le Grand Paris Express (5 milliards €/an) ont des retombées limitées. Les niches fiscales (100 milliards €/an), comme le crédit d’impôt recherche, profitent aux grandes entreprises, souvent les mêmes qui optimisent leurs impôts à l’étranger.

Ces facteurs, totalisant 130 milliards € du déficit, éclipsent largement l’impact des aides sociales. Pourtant, une rhétorique bien orchestrée, portée par des intérêts économiques puissants, focalise le débat sur les bénéficiaires du RSA (500-520 €/mois) ou des APL, détournant l’attention des multinationales et des grandes fortunes. Ce discours, amplifié depuis les années 1980, protège les élites tout en alimentant la frustration des travailleurs modestes, dont le salaire (ex. : 556 € net pour 15h de SMIC) est à peine supérieur aux aides.

Vers une résistance collective

Le démantèlement quasi-total du CNR – des nationalisations (EDF, Renault, Air France) à la liberté de la presse, en passant par les retraites et l’indemnisation chômage – n’est pas une fatalité. En 1944, les résistants ont prouvé qu’un modèle de justice sociale était possible, même dans l’adversité. Aujourd’hui, face à un déficit public instrumentalisé pour justifier l’austérité, les citoyens doivent reprendre l’initiative. Comme l’appelait Stéphane Hessel dans Indignez-vous ! (2010), il faut s’indigner et s’organiser pour défendre les derniers vestiges du CNR.

Taxer les superprofits (ex. : 18,5 milliards € pour TotalEnergies en 2022), renforcer la lutte contre l’évasion fiscale (50-100 milliards €/an), et réorienter les choix budgétaires vers les services publics permettraient de financer la solidarité sans précariser les plus faibles. En 2025, alors que les réformes menacent ce qui reste du modèle social français, la mobilisation citoyenne, syndicale et politique est essentielle pour restaurer la souveraineté populaire et l’esprit du CNR.

Le 16 juillet 2025 sur CNEWS : Agnès Verdier-Molinié, directrice de l’iFRAP (proche du MEDEF), annonce fièrement la désindexation du  RSA et de l’allocation adulte handicapé.

Le président du MEDEF se dit satisfait des dernières décléclarations de François Bayrou